lundi 30 novembre 2009

Est-ce que lorsque je respire, je pollue ?

Dans le traitement et la compréhension des grandes problématiques environnementales, les chimistes ont à la fois le devoir de contribuer à la réflexion par le partage de leurs connaissances, et un intérêt évident à montrer l’utilité de leurs compétences dans la clarification de mécanismes écologiques qui échappent souvent, de par leur complexité, à la compréhension immédiate des non-scientifiques.

Aussi la question du réchauffement climatique, à la fois sensible et d’actualité, constitue-t-elle pour notre communauté une opportunité de communication intéressante à de multiples égards. La chimie, par sa maîtrise des transformations des composants de l’atmosphère, par sa compréhension des mécanismes du vivant, offre une vue imprenable sur les effets et les transformations du « CO2 », du « CH4 » et du « N2O », ainsi qu’un dispositif de contrôle des usages qui en sont faits. Ah ! Ces journalistes qui confondent CO2 et CO, CO et Co, CO2 et CO2… Heureusement, les chimistes veillent et savent réagir pour rectifier ces vilenies…

Le lecteur assidu de cette chronique aura saisi la tonalité ironique de cette dernière phrase. Car en matière de savoirs utiles au citoyen, rien n’est plus futile et anecdotique que la position des indices et la taille des lettres dans notre alphabet chimique compliqué. A l’inverse, la compréhension du cycle du carbone revêt un intérêt fondamental, notamment pour lui permettre d’adapter son mode de vie en fonction de la perception qu’il a de ses propres émissions de gaz à effet de serre.

Primo Levi lui-même s’y attaché un jour, en contant l’épopée romanesque d’un atome de carbone [i], bien avant l’avènement des questions de changement climatique. Une problématique qui ravive toutefois le besoin de recourir au chimiste pour mieux comprendre, et se rassurer. Car si le CO2 est un gaz à effet de serre, et puisque je sais que ce gaz est exhalé par mon organisme lorsqu’il respire, dois-je en déduire que je contribue quotidiennement au réchauffement climatique et que la suppression de mon jogging quotidien devrait constituer un de ces écogestes que je m’attache à introduire dans mon comportement ?

Apparemment oui, si j’en crois le dernier numéro de l’Actualité Chimique [ii], qui reflète et véhicule une idée reçue relativement courante dans notre communauté. Et pourtant non, si j’y réfléchis un peu. Car dans un premier temps, il faudrait également dans ce cas considérer les émissions de CO2 de l’ensemble de la biomasse terrestre : les humains ne sont pas les seuls à respirer. On commence à percevoir l’erreur de raisonnement : s’il est nécessaire de tenir compte des émissions de l’ensemble des écosystèmes, les contributions anthropiques d’origine fossiles deviennent vite négligeables et on conclut sans conviction que le problème n’existe pas. Alors ?

Adoptons simplement la démarche de Primo Levi. D’où vient l’atome de carbone porté par la molécule de dioxyde de carbone que j’exhale en respirant ? Cette dernière fut assurément transportée par le sang depuis le muscle où elle a été produit par l’oxydation d’un sucre, lui-même apporté par le sang depuis le système digestif après ingestion d’un bon steak tartare, lui-même fabriqué par une vache toute étonnée d’être citée ici à partir de l’herbe d’un gras pâturage... Et cette herbe, où put-elle bien se procurer cet atome de carbone ? Dans le CO2 atmosphérique, temporairement emprunté par le système herbe-vache-chroniqueur avant d’être restitué à la nature.

Un carbone renouvelable, donc. Si du moins j’ai pris la précaution de retirer l’emballage plastique, issu de substances carbonées fossiles, avant de hacher la viande destinée à mon steak tartare [iii]. Que les chimistes s’investissent dans le débat, voire la polémique, est important. Mais qu’ils s’y égarent faute d’adopter l’approche systémique que nécessitent ces nouvelles problématiques [iv] ne sert ni le débat citoyen qu’ils prétendent clarifier, ni leur réputation de personnes ressources sur ces questions désormais fondamentales.



[i] Levi, P. Le Système périodique. Edition Albin Michel – 1989. Edition originale : Il Sistema Periodico (1975). Voir également le billet « Les vertus du témoignage » ici.
[ii] Rubrique « Polémiques » : Carbone, vous avez dit carbone ? L’actualité Chimique, 334, oct. 2009.
[iii] Qu’en est-il du méthane produit par la digestion des animaux ou les rizières ? Le carbone est là aussi bien renouvelable ; mais abandonnant sa tenue de CO2, il a endossé un habit de CH4, dont le forçage radiatif est 25 fois plus fort. Le système herbe-vache a donc renforcé l’effet de serre.
[iv] Il en va de même lorsqu’ils oublient la notion « d’énergie grise » en affirmant que « les centrales nucléaires n’émettent pas de CO2 ». Le combustible nucléaire n’est-il pas issu de transformations chimiques lourdes et consommatrices d’énergie ?

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mardi 15 septembre 2009

La notion de "chaîne épistémique"

Dans nos derniers billets et dans le contexte d’une science moderne fortement soumise à la pression sociale, nous nous interrogions sur la possibilité, pour le chimiste, de simultanément se montrer concerné par les effets négatifs des applications de sa discipline et de se sentir respecté pour les progrès techniques qui lui étaient dus. Invoquant le philosophe Ludwig Wittgenstein, nous explorions en l’occurrence la piste consistant en une approche de la chimie qui ne la considère plus comme une et indivisible, mais comme une juxtaposition de pratiques entretenant entre elles des airs des famille.

Ayant réfuté le cloisonnement horizontal entre la chimie et ses applications, nous en proposons par suite un autre, transversal cette fois, entre des catégories que nous nommerons plus loin "chaînes épistémiques" (voir schéma). Ne nous méprenons pas : il n'est pas question ici de dire que la chimie n'existe pas et il sera toujours possible de parler de « la Chimie ». Notre propos consiste simplement à essayer de moduler sa perception unique et globale pour nous en faire une idée plus opératoire, notamment en termes de (bonne) conscience, de responsabilité et de communication publique. Ici encore [i], la pertinence théorique du choix épistémologique que l’on accepte de faire cède la place à ses implications sur la représentation et sur l'image de la science qu'ils confèrent respectivement aux scientifiques et à la société.

Deux types différents de cloisonnements de la chimie.

Reprenons par exemple l’extrait d’un texte rédigé récemment par notre collègue Roger Barlet à l’intention de journalistes de la radio [ii] : "Il est bien vrai qu'on met l'accent, à juste titre, sur des composés qui, dans la vie de tous les jours, sont mis en cause pour leur nocivité : composés organiques volatils et formaldéhyde des peintures et vernis, pollution atmosphérique par l'ozone et les dioxydes d'azote, diffusion des pesticides dans les sols et les eaux, pollution par les PCB, etc.. mais il existe aussi une majorité de produits chimiques fort heureusement inoffensifs, présents dans notre vie quotidienne et appréciés pour leur intérêt ; médicaments, parfums, arômes et aliments ; quelques-uns d'entre eux d'ailleurs surmédiatisés comme les antioxydants (par exemple les polyphénols du vin ou du thé) ou les acides gras de l'huile de colza ou de l'huile de noix. Et que dire de l'oxygène, indispensable à la vie, et du glucose, aliment musculaire par excellence, tous deux produits chimiques dont on ne peut évidemment se passer". Peut-être le lecteur assidu de ce blog a-t-il deviné notre désaccord avec le contenu de ces lignes, mais tel n’est pas notre propos aujourd’hui, d’ailleurs tenu en d’autres circonstances [iii]. Le chimiste, parce qu'il se reconnaît dans une discipline qui englobe la recherche des mécanismes, les applications pharmaceutiques, les produits naturels et synthétiques, la distillation du vin et la synthèse de l'ypérite, vit dans un dilemme permanent (voir billet précédent). Mais faute de pouvoir réassigner ces pratiques dans des chaînes épistémiques indépendantes, il en vient à mettre en balance l'efficacité des médicaments ou les vertus de l’oxygène avec la nocivité des vernis et la pollution par l’ozone.


Quel est ce cloisonnement vertical, que nous entendions plus haut substituer à une distinction science vs applications horizontale, qui serait propre à éviter ces travers ? Contre cette distinction horizontale, nous proposons d'une part que la chimie soit considérée comme un réseau de connaissances, de compétences, d'attitudes et d'actions où s'entremêlent recherche fondamentale, applications et loi du marché, se nourrissant les uns les autres [iv]. Mais un réseau dans lequel il est possible de caractériser des chaînes épistémiques verticales débouchant sur des applications particulières, ces dernières ayant des effets secondaires (bénéfiques ou négatifs) propres. Une telle chaîne se structurera progressivement autour d'une application, chaque maillon en représentant l’un des aspects ou des enjeux (la recherche nécessaire à sa création, les avantages et inconvénients sociétaux, le profit financier qui peut en être tiré, l'éthique, etc.). Que l'un des acteurs de cette chaîne soit irresponsable, et c'est toute la chaîne qui peut s'emballer et produire les pires débordements, comme l’illustre l’encadré suivant.

Cela ne signifie pas que la chimie soit toute entière mise en cause, mais l'existence du réseau justifie que tout acteur, à tout moment et en tout point, se rende attentif à ce qui peut découler de son travail et de celui de ses pairs. Que les chimistes pensent davantage en termes de régulation interne que de corporatisme ne pourrait que faire du bien à leur discipline. Pour ce faire, la penser une de manière globale et la séparer de ses applications ne nous semble décidément pas la meilleure voie pour la responsabiliser.
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FARBEN, une pièce de Mathieu Bertholet
Deux coups de feu dans l‘aurore. Mai 1915, Clara Haber perd son sang dans le gazon mouillé. Près d'elle, son fils, son mari. Pas de larme. Le mari ramasse son arme de service. Il quittera Berlin dans la journée, direction le front de l'Est.
Il y avait une fête hier soir dans cette villa. Des officiers, des scientifiques et leurs femmes ont fêté le succès de Fritz Haber et de son Institut dans les tranchées d’Ypres. On fêtait la mort de dix-huit mille hommes, tombés dans la première attaque au gaz de l'histoire. Ils étaient des ennemis, une bonne raison de fêter ça. Mais Clara s’est traînée dans la maison depuis le matin. Elle ne veut pas. Elle s’est disputée avec son mari pendant sa fête, avant de monter très tôt dans sa chambre. Elle ne peut plus supporter que leur science, leur travail aient mis fin à tant de vies.
Mais Fritz veut montrer qu’un Juif peut être aussi un bon Allemand. Il veut, à tout prix, aider l'Allemagne à faire une avancée significative dans les tranchées de la Grande Guerre. Depuis le début de la guerre, il concentre ses recherches sur une nouvelle arme : le gaz de combat. Il utilise les relations qu'il a tissées dans l’industrie chimique durant ses années de travail. Cherchant un produit qui soit facile à exploiter dans l’Allemagne isolée par le Blocus, il a trouvé des produits dérivés de la fabrication d’engrais. Après de nombreux tests dans son Institut et sur le terrain près de Cologne, la première attaque a eu lieu le 22 avril 1915.
"J‘ai écrit l'histoire d‘un homme et d‘une femme qui se sont consacrés à la science avec la même conviction : faire le bien de l'Humanité. Et pourtant, en une nuit, sont morts dix-huit mille soldats anonymes et la première femme chimiste de Breslau. Tous deux ont porté la responsabilité de leurs rêves. Fritz croyait en l’Allemagne, en la recherche et en la science. Clara en une science pour l‘'umanité. Cette pièce s‘appelle fArbEn, parce que les gaz de combat sont colorés, et parce que Clara rêve en couleurs. Une pièce sur des rêves, des rêves en couleurs, sur le pouvoir et les dangers de la science". Mathieu Bertholet.
Durant la guerre, Fritz Haber développera encore de nombreux gaz, du gaz de chlore en passant par le gaz Moutarde jusqu'au Zyklon. A sa mort en 1934, il ignorera que quelques années plus tard, des millions d‘autres Juifs mourront de sa découverte dans les chambres à gaz.
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[i] Comme lorsque dans un billet précédent, nous admettions qu’il était possible, si on le souhaitait et bien que nous ne partagions pas ce point de vue, de séparer par la pensée la science de ses applications.
[ii] Courrier du 18/01/09, retranscrit dans le SFC info en ligne de févier 2009.
[iii] Voir par exemple notre billet "Tout" est chimique ?
[iv] A titre programmatique, suggérons même que s'y ajoutent les acteurs sociaux et les règles éthique.

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lundi 3 août 2009

La chimie responsabilisée...

Avec un titre plus optimiste, reprenons notre réflexion à l'endroit où nous l'avions laissée dans notre dernier billet. Nous y montrions que la démarche intellectuelle consistant à ne retenir de la chimie que sa dimension épistémique, en considérant l’activité scientifique correspondante comme pure, fondamentale et déconnectée de ses applications, était risquée en termes non seulement d’incitation des chimistes à la responsabilité, mais aussi d’image sociale de la chimie [i]. Avant d’approfondir l’approche qui contredisait cette posture par des arguments d’ordre sociologique, interrogeons-nous tout de même quelques instants sur sa pertinence épistémologique.

En premier lieu, est-il réellement possible de tracer une frontière stricte et étanche permettant de distinguer, d’un côté des pratiques « purement » scientifiques, et de l’autre des applications de la science ? Car quand elle utilise des instruments issus des plus hautes technologies ou les concepts issus d’autres disciplines, la recherche la plus fondamentale en chimie se nourrit directement des applications d’autres sciences, voire de la chimie elle-même. C’est ce qui conduit parfois même à considérer la science comme relevant partiellement de la technologie appliquée. Ainsi les nanotechnologies, rendues possibles par les développements de techniques ultrasophistiquées, sont devenues une mine inépuisable de sujets de recherche fondamentale. De même, lorsqu'un chercheur en électrochimie tente, à l'aide de microélectrodes connectées à un voltampéromètre cyclique, d’expliciter la réactivité de molécules organométalliques, il utilise des techniques issues de diverses disciplines pour pratiquer une science à son tour fondamentale. Mieux, il lui arrive même de perfectionner ces techniques à la lumière de ses expérimentations ; c’est ainsi que sont nées les ultramicroélectrodes. Que dire enfin des nombreux laboratoires de RMN théorique, dont les recherches (fondamentales) sont directement liées à l’existence de cette technique ; mais aussi à ses applications et à son perfectionnement.

Car l’intrication entre la science et ses applications se situe également dans l'intention : combien de dossier de financement ne sont-ils pas rédigés, combien de recherches ne sont-elles pas conduites, dans la perspective des applications qui pourraient en résulter ? Lorsque Pierre Potier recherchait la vinblastine dans la pervenche de Madagascar avant de synthétiser la Navelbine®, lorsqu’il découvrait le Taxotère® en cherchant à synthétiser le taxol à partir de l’if américain, n'était-ce pas pour fabriquer des anticancéreux ?

L'if (Taxus baccata), à la base du taxotère®. CNRS Phototèque/ALLORGE Lucioe (UPR 2301, ICSN, Gif-sur-Yvette).


Or ne pratiquait-il pas pourtant une science chimique des plus nobles ? De la même manière, les synthèses conduisant à la vitamine B12 réalisées par Woodward allaient resservir dans une multitude de synthèses ultérieures. Enfin, les chercheurs en toxicologie travaillant à comprendre les effets des nouvelles substances de synthèse sur les animaux et les humains le font dans le cadre d’un objectif très précis et particulièrement appliqué ; en cela, ils n’en font pas moins de la science.

Les exemples pourraient être déclinés à l’infini. On peut certes comprendre l'envie de séparer la science de ses applications pour insister sur la spécificité de la découverte scientifique, de la démarche du chercheur, de son mode de production de la vérité ; pour éviter de voir la science ternie par des applications ignominieuses, ou encore les effets indésirables et imprévus de ses belles découvertes. Cette envie passe très certainement par le rejet de l'expression « science appliquée », qui établit un continuum (que d’aucuns considèrent mou et insatisfaisant) entre la noblesse de la pensée créatrice et l’avilissement du geste technique répété à l’infini. Mais elle risque également d'occulter les interdépendances majeures qui existent entre science et technologie, de donner de la production des connaissances l’image simpliste d’une ligne droite et descendante allant des recherches fondamentales aux applications. Une conception non seulement constamment contredite par les faits, comme nous l’avons montré plus haut, mais qui ne prépare pas non plus les esprits à la compréhension d’une science moderne, intégralement inscrite dans son tissu économique, technologique, environnemental, politique et social, et que certains sociologues des sciences ont par suite qualifiée de post académique [ii].

Revenons à présent comme convenu à une appréciation plus sociologique de la chimie. Le point de vue que nous entendons défendre ici, et qui sous-tend une grande partie de la réflexion développée dans le cadre de ce blog est que la conception que les chimistes se font de leur propre discipline et de ses relations avec la société, l’environnement, la connaissance académique et la culture en général, détermine une grande partie de ces relations et, par suite, de l’image sociétale de la chimie.

A cet égard, une pierre angulaire de la perception de la chimie par le grand public semble tourner autour de l’idée de responsabilité. Responsabilité à l’égard du devenir des découvertes, de leur impact sur le monde technologique, des valeurs humaines qu’elles bousculent en apparaissant trop tôt ou trop vite, de leurs effets secondaires, de leurs ratés… Car la société exige désormais de lui qu'il réponde des applications auxquelles ses recherches ont conduit. Alors qu’une solution serait précisément de nier que de telles responsabilités lui échoient, de s’en dédouaner en séparant par exemple la recherche de ses applications, cette demande sociale oblige le chimiste à se préoccuper des applications de la chimie, quelles qu’elles soient, et à les considérer comme faisant partie intégrante de sa discipline. Mais alors, comment à la fois lui éviter d’endosser des responsabilités qu’il n’a pas et lui permettre d’être reconnu pour ses « bonnes » découvertes ? Et comment surtout lui permettre de préserver sa foi dans une discipline qu’il a choisie par passion, alors que tombent les coups au rythme des accidents et des mises en cause ?

Une solution réside peut-être dans la réponse à la question que nous posions en conclusion de notre dernier billet : est-il toujours pertinent de parler de « la » chimie ? La question peut surprendre et il est peut-être nécessaire de la reformuler : en d’autres termes donc, existe-t-il une unité si grande de ce que nous mettons usuellement derrière les pratiques de tous les chimistes confondus, pour justifier qu'on ne pense toujours ces pratiques qu'en tant que domaine unique et indivisible ? Autrement dit, encore, la conception faisant de la chimie un champ épistémique [iii] homogène, aux frontières bien définies, n’est-elle pas préjudiciable à sa redéfinition dans le contexte sociétal du XXIème siècle, très différent des conditions dans lesquelles elle a connu son âge d’or, entre la Révolution Industrielle la Guerre Froide ? On comprend certes l’envie de préserver cette conception, au moment où les « sciences chimiques » se cherchent une place dans les organigrammes des instituts de recherche et où certaines entreprises, de cosmétiques par exemple, renient leur appartenance à la chimie pour ne pas effrayer les consommateurs de leurs produits. Mais la nouvelle donne scientifique, économique et sociale, d’où émergent les difficultés de communication que l’on sait, nécessite probablement plus une révolution en forme de changement de paradigme qu’une résistance corporatiste telle que celle qui a animé notre communauté ces dernières années.

Le philosophe Ludwig Wittgenstein (1889-1951) explicite à sa façon la remise en question que nous proposons : « Les philosophes ont la fâcheuse tendance à vouloir penser qu'il y a une essence derrière un concept. En réalité, explique-t-il, beaucoup sont des concepts d'"air de famille". Considère, par exemple, les processus que nous nommons "jeux". Je veux dire les jeux de pions, les jeux de cartes, les jeux de balles, les jeux de combat, etc. Qu'ont-ils tous de commun ? Ne dis pas "Il doit y avoir quelque chose de commun à tous, sans quoi ils ne s'appelleraient pas des jeux" mais regarde s'il y a quelque chose de commun à tous. Car si tu le fais, tu ne verras rien de commun à tous, mais tu verras des ressemblances, des parentés, et tu en verras toute une série (...). Je ne saurais mieux caractériser ces ressemblances que par l'expression d'"airs de famille" ; car c'est de cette façon-là que les différentes ressemblances existant entre les membres d'une même famille (taille, traits du visage, couleur des yeux, démarche, tempérament, etc.) se chevauchent et s'entrecroisent. » (Recherches philosophiques, Gallimard, 2005).
Ludwig Wittgenstein (1889-1951).
Ainsi, tous les domaines de ce que nous nommons « la Chimie » ont évidemment quelque chose en commun ; à commencer par le socle commun de connaissances acquis lors de leurs années d’études par ceux qui se reconnaissent comme chimistes ; en continuant par le concept de molécule ou, plus précisément comme le propose Hervé This [iv], les « réarrangements atomiques ». Mais cela suffit-il à assurer une homogénéité et une unicité à des pratiques aussi diversifiées que celles de la chimie ? Ne devrions-nous pas commencer par y voir simplement des airs de famille, susceptibles de faciliter notre rapport à cette hydre à plusieurs têtes ?

C'est l’hypothèse que nous étudierons dans notre prochain billet.
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[i] Cette posture est qualifiée d’internaliste par le sociologue Michel Callon (Callon, M. (1989) La science et ses réseaux, Editions La Découverte/Conseil de L'Europe/UNESCO, Paris, p. 66). La conception internaliste des sciences se caractérise par : « l’autonomie des connaissances ; le développement des concepts, théories et hypothèses indépendamment des influences extérieures ; la centration sur les contenus, le noyau dur de l'activité scientifique ; l'utilisation d'une méthode qualifiée de rationnelle ou d'expérimentale susceptible de résister aux contingences historiques et sociales ; la séparation tranchée entre le noyau dur et ses contextes. »
[ii] Voir Nowotny, H. Gibbons, M. & Scott, P. (2003) Repenser la science – Savoir et société à l’heure de l’incertitude, Belin, Paris. D’autres chercheurs tels que Dominique Pestre vont plus loin en considérant qu’il en a toujours été ainsi, ce qui délégitime le qualificatif « post-académique ». Voir par exemple : Pestre, D. (2003) Science, argent et politique, Sciences en questions, Quae, Paris. Peut-être le phénomène est-il cependant devenu plus sensible ces dernières décennies et mérite-t-il, par suite, d’être nommé explicitement.
[iii] Un champ épistémique est une aire de la connaissance structurée par un savoir particulier, lequel se forme indissociablement par l’articulation d’un projet cognitif (des concepts, des hypothèses, des représentations structurées) et d’un ensemble de pratiques.
[iv] This, H. (2009) La Sagesse du Chimiste, L’œil neuf, Paris.

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jeudi 25 juin 2009

La chimie déresponsabilisée...

Lorsque le chimiste affirme « La Chimie est partout ! », c’est non seulement pour signifier qu’elle est capable d’expliciter la plupart des phénomènes naturels qui se jouent au niveau moléculaire, mais également pour rappeler que les productions de la Chimie ont envahi nos vies et interviennent désormais, sans que l’on puisse plus s’en passer, dans la plupart de nos gestes quotidiens.

Pourtant, un certain malaise s’installe lorsque le citoyen, non acquis à la cause de la Chimie mais néanmoins honnête, s’inquiète du fait que ce « partout » désigne tout de même parfois des applications dont le chimiste aurait du mal à tirer fierté. Voilà donc la noble entreprise de la Chimie qui souffre des usages malveillants, illicites et clandestins qui en sont faits…
Il en va de même lorsqu’à l’autre bout du monde, une fabrique d’insecticides mal entretenue enveloppe une ville entière d’un nuage de mort et tue en quelques heures des milliers de personnes. Voilà cette fois la Chimie meuépistémologiertrie par des problèmes socio-économiques et politiques, qui ne relèvent pourtant pas de ses prérogatives…
Les choses se compliquent encore lorsque des mouvements associatifs de défense de la santé publique attaquent ouvertement les « substances chimiques » présentes dans notre environnement et responsables des pollutions du même nom. Et voilà que les chauffages domestiques, les véhicules individuels et les éruptions volcaniques viennent polluer non seulement notre atmosphère, mais également l’image d’une Chimie qui s’est contentée de nommer et d’analyser les polluants incriminés…

Dans tous les cas, le chimiste qui n’a pas participé à la synthèse de l’ypérite, qui ne faisait pas partie du Comité Directeur de Union Carbide en 1984 et qui éteint toujours son moteur lorsque sa voiture est arrêtée, est heureusement hors de cause et peut avoir la conscience tranquille. Non, c’est La Chimie qu’il faut défendre dans tous ces cas. En répétant qu’elle est une discipline scientifique belle et humaniste et, surtout, qu’elle n’est pas responsable des usages qui en sont faits !
Les solutions sont multiples et tout est permis pour assurer sa sauvegarde. Certains vont même jusqu’à proposer de supprimer de notre vocabulaire la notion de « science appliquée » pour la replacer par les « applications de la science » [i]. Pour eux, la Chimie ne serait « ni "les pesticides", ni "les additifs", ni "la pollution", ni les gaz de combat… Ceux qui soutiendraient de telles idées se tromperaient, et se tromperaient de combat, confondant la science et ses applications technologiques ou techniques. » [ii]…

Exclure les applications du périmètre de la science, voilà une manière radicale d’éviter tout risque qu’elle soit corrompue par les charlatans, les brigands, les incompétents et les ignorants. Et surtout un bon moyen d’éviter d’avoir à se préoccuper des usages qui en seront faits. La Chimie, en tant qu’exploration de la matière par le pouvoir de l’esprit, en tant que confrontation entre l’Homme et la Nature, est pure et noble. Le reste ne la regarde pas ; c’est l’affaire de l’industrie, du politique ou du citoyen…

Sauf que… non. Ca ne marche pas ; ça ne marche plus. Plus du tout. Et c’est un peu trop facile. Stop… Rewind…

Que le grand Pasteur lui-même ait considéré comme nuisible le vocable de « sciences appliquées » [iii] n’implique ni que cette idée soit pertinente, ni qu’elle ne soit pas devenus nocive un siècle plus tard. Dans une économie et une humanité mondialisées, le chimiste doit être responsable. Responsable et préoccupé, attentif et actif. A l’égard de ce qu’il fait individuellement certes, mais également des conséquences, bonnes et mauvaises, des activités de sa communauté toute entière. C’est-à-dire des usages et des applications, justement, d’une science chimique intégralement inscrite dans un tissu économique, technologique, environnemental et même politique et social, où tout se tient et tout est lié.

Libre à chacun de se façonner son épistémologie personnelle et de s’inventer une définition de la science réduite à ce qu’il veut. Sauf si, sous prétexte de la défense d’une Chimie pure, elle porte en elle le germe d’une forme de déresponsabilisation des chimistes et risque, bien pire encore, de donner à la société l’image d’une Chimie qui ne se soucie pas de ce qu’il advient de ce qu’elle produit de connaissances, de nouveaux matériaux et d’innovations technologiques.
Car la question n’est pas qu’épistémologique ; si la science réelle est ce qu’elle est, l’idée de Science peut bien être rêvée en fonction des impératifs et des intérêts programmatiques ou normatifs du moment. Non, la question est aussi et surtout d’ordre sociétal et communicationnel ; car la définition que les chimistes construisent de leur discipline conditionne à la fois leur propre sentiment de responsabilité et le regard que la société porte sur eux en retour.
Pour l’ensemble de ces raisons, nous affirmons avec force que toute tentative de définition de la Chimie d’aujourd’hui se doit, absolument, d’y inclure « les pesticides, les additifs, la pollution et les gaz de combat ». Même au risque d’écorner les idées de pureté et de noblesse qu’on souhaiterait lui voir conserver.

Dans une vision moderne et réaliste de la science telle qu’elle se pratique au XXIe siècle, nourrie d’intrications fortes avec la finance, la politique et la technologie, la conception réductrice d’une Chimie qui ne serait pas « appliquée » et se situerait simplement en amont de ses applications nous semble de toute façon hautement contestable du point de vue épistémologique lui-même, ce que nous discuterons brièvement dans notre prochain billet.
Mais nous nous interrogerons surtout sur la pertinence et l’origine de cette idée, largement partagée par notre communauté, d’une Chimie une, cohérente et homogène, écrite avec un C majuscule, qui transforme ses excès en contradictions internes et oblige les chimistes aux pires contorsions pour les justifier. « La » Chimie existe-t-elle et est-elle une bonne idée ? Ne dit-on pas « les » mathématiques ?
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[i] http://hervethis.blogspot.com/2009_02_01_archive.html
[ii] Communiqué de presse de l’ouvrage La sagesse du chimiste, Hervé This, L’œil neuf, mars 2009.
[iii] « Souvenez vous qu’il n’existe pas de sciences appliquées mais seulement des applications de la science » ; propos rapportés par Hervé This dans la référence citée en note [i].


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vendredi 15 mai 2009

Top models

Dans notre dernier billet, nous analysions un défaut d’ordre didactique relativement fréquent en matière de communication de la chimie : la confusion dans l’emploi des notions de molécule et de substance. Pour l’illustrer, nous suggérions notamment qu’il était possible de formuler plus adroitement, et de manière moins ambiguë, la proposition : « Les chimistes font réagir des molécules chimiques entre elles pour fabriquer de nouveaux matériaux ». C’est ainsi que certains de nos lecteurs nous ont proposé, à juste raison, de remplacer l’emploi des « molécules chimiques » par des expressions telles que « substances réactives », « réactifs chimiques » ou « composés chimiques ».

Certains, au contraire plus sceptiques, nous ont rétorqué avec étonnement : « Composé chimique et molécule ne sont-ils pourtant pas synonymes ? ». Nous répondrons par la négative, en leur faisant remarquer que les deux termes se placent à des niveaux de description totalement différents : 1/ Les notions de composé moléculaire, de mélange, de substance, de propriété chimique, etc. sont macroscopiques et tangibles ; 2/ Les notions d’atome, de molécule, de site actif, d'orbitale, de couche électronique, de charge partielle, etc. sont microscopiques [i] et le plus souvent abstraits.

Pourquoi les chimistes oublient-ils si facilement cette distinction ? Probablement parce qu’ils sont habitués à expliciter les propriétés macroscopiques de la matière par ses caractéristiques microscopiques, exercice dans lequel ils excellent d’ailleurs. Que l’on songe simplement aux pKa des acides organiques : parce que ce sont des grandeurs thermodynamiques macroscopiques, elles n’ont aucun sens au niveau moléculaire ; les chimistes en explicitent pourtant les différences et variations en comparant les structures des molécules correspondantes.

Non, composé chimique et molécule ne sont pas synonymes. Ils sont parents, ou homologues, mais dans des registres incommensurables, comme le sont le génotype et le phénotype d’un être vivant.

D’autres écueils du même type existent d’ailleurs dans le domaine de la communication de la chimie. Au-delà de l’incessante alternance entre les mondes du réel et de l’abstrait, le scientifique peut en effet être amené à utiliser simultanément différents modèles théoriques pour illustrer une même réalité [ii]. Et de ce fait, son aisance et son habitude de jongler avec eux peuvent là encore l’amener à passer inconsidérément de l’un à l’autre, voire à les mélanger dans son discours. On verra ainsi très souvent, dans un même exposé, les modèles de Bohr ou de Rutherford côtoyer des modèles quantiques de l’atome (figure), sans que le communiquant ne prenne la peine de s’attarder (ou simplement de s’étonner) sur le fait que dans le premier modèle, les électrons qui possèdent l’énergie potentielle la plus élevée sont les plus éloignés du noyau, alors que cette règle est continuellement transgressée dans le second modèle.


Différents modèles de l'atome.
De l’électron 1s et de l’électron 2p, lequel est le plus proche du noyau ?



Cette constatation est vraie pour les modèles, mais elle l’est aussi pour les représentations graphiques et schématiques. Des molécules organiques sont ainsi souvent représentées sur un même document selon des formalismes très variés, mais adaptés au propos du moment : formule « brute » pour la composition de la molécule, formule « semi-développée plane » pour les groupes fonctionnels, formule « spatiale » en représentations de Cram, Newman ou Haworth pour la stéréochimie, formule « en bâtonnets » pour la structure électronique… Là encore, le manque de passerelles entre les différentes représentations est préjudiciable à la compréhension du non-chimiste.

Pour peu qu’on lui en donne les clefs et qu’on lui laisse le temps de se les approprier, ce dernier sera capable de faire le lien entre les différents modèles et représentations qu’on lui propose. Mais cela suppose également qu’on lui indique les transitions entre les différents mondes sous-tendus par ces modèles et qu’on lui montre les chemins qu’il peut emprunter pour y tisser les liens nécessaires à leur véritable compréhension. A ce titre, une vigilance constante de la part du communiquant est de mise, et il va sans dire que limiter le nombre de modèles et de représentations simplifiera dans tous les cas grandement la compréhension des interlocuteurs non-initiés.

Ou, pour reprendre la métaphore du langage du mois dernier, qu’il nous suffise de dire qu’il ne viendrait à l’idée de personne d’enseigner deux langues étrangères en même temps en en mélangeant les outils (c’est-à-dire le vocabulaire) et les conditions d’utilisation (les règles de grammaire)...


[i] La notion de « corps pur », simple ou composé, est à cet égard particulièrement intéressante car elle fait le lien entre ces deux catégories. Elle désigne en effet une substance pure (macroscopique) tout en faisant référence à la nature des molécules (microscopiques) qui la composent.
[ii] Eastes, R.-E. L
es pièges de la médiation scientifique – Propositions de « bonnes pratiques », L’actualité Chimique, Le chimiste et le profane : partager, dialoguer, communiquer, vulgariser, enseigner, n°280-281, nov-déc 2004.

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vendredi 30 janvier 2009

Gare aux pléonasmes !

Le temps d’un billet, quittons l’analyse philosophique du terme "chimique" pour revenir à des considérations didactiques plus pragmatiques. Il est en effet un défaut particulièrement répandu chez les chimistes, qui conduit à des formulations bizarres, voire nuisibles à la compréhension : la confusion dans l’emploi des notions de "substance" et de "molécule".

Dans un article du numéro spécial de l’Actualité Chimique intitulé Le chimiste et profane, nous évoquions la facilité avec laquelle le scientifique passe du monde réel au monde théorique et abstrait qu’il s’est construit pour l’expliciter. Physique quantique, thermodynamique chimique, calculs menés à l’aide de diverses transformées mathématiques… autant d’exemples illustrant la virtuosité des scientifiques qui jonglent avec les concepts et raisonnent dans le monde de l’abstraction.
Or cette aptitude peut rapidement se muer en défaut lorsque, oubliant de revenir au monde réel, le scientifique s’engage dans une pratique de communication. Dans l’article mentionné plus haut, nous écrivions notamment : "[…] entraîné à jongler avec les faits avérés et les lois élaborées pour en rendre compte, [le scientifique] ne "sent" plus la nécessité d’identifier convenablement les deux aspects, de préciser ce qui relève de la réalité et ce qui est modélisation ou simulation. Ainsi à la question : "Pourquoi les carottes sont-elles oranges ?", il pourra par exemple répondre en termes de niveaux d’énergie dans les polyènes, dont le carotène, responsable de cette couleur, est un représentant. A celle de l’existence d’un état liquide de l’eau salée à - 20 °C, on en a même vu évoquer les potentiels chimiques des phases solide et liquide devant des enfants... Pour le chimiste, le lien semble direct ; mais combien de passerelles entre le monde réel et le monde théorique emprunte-t-il en même temps pour faire ce lien ? En tout état de cause, trop pour le public non initié. En effet, il ne viendrait à personne l’idée d’enseigner les rudiments d’une langue étrangère et dans les minutes qui suivent, de mélanger allègrement les mots des deux langues dans une même phrase…".

L’exemple le plus courant de ce défaut est illustré par l’anecdote suivante. Lors d’une Fête de la Science locale, un doctorant en chimie tente (et c’est tout à son honneur) d’expliquer aux passants les objectifs et les méthodes de la synthèse organique qu’il vient de réaliser. Pour ce faire, il agite un petit tube à essai, bien fermé, contenant quelques centaines de milligrammes d’une certaine poudre blanche. Et lorsque qu’il parle de cette poudre, il évoque "sa molécule".
Cela ne fait pourtant aucun doute : les chimistes manipulent non pas des molécules, mais bien des substances, pures ou mélangées, à l’échelle macroscopique de leurs expérimentations. Mais ce doctorant, à la fois parce qu’il a en tête les étapes mécanistiques de sa synthèse et parce qu’il s’est assuré du degré de pureté de sa poudre blanche, ne peut la voir que sous la forme d’une représentation formelle et symbolique des molécules qui la composent.

Quels sont les risques de cette confusion, en termes de communication ? L’ouvrage Tout est chimie ! déjà évoqué dans les deux billets précédents, nous en donne l’illustration à la page 41 : "[Les chimistes] se servent de [leurs] récipients pour mesurer, peser, faire réagir des molécules chimiques entre elles et fabriquer de nouveaux matériaux". La molécule, en tant que concept de la chimie, est chimique (dans le sens 2 de la classification établie dans le numéro d’octobre-novembre 2008). Les auteurs emploient donc l’adjectif "chimique" pour lui ajouter une dimension supplémentaire : celle de "réactif".

Figure 1 : Tout est chimie ! Une illustration probablement non intentionnelle de la confusion entre substance et molécule.

Ainsi, pour être tombés dans le piège de la confusion entre réel et abstraction, ils laissent deux choix au jeune lecteur : 1/ considérer que l’éditeur a laissé passer une coquille (en l’occurrence un pléonasme) et 2/ imaginer, parce qu’au contraire il lui fait confiance, qu’il existe des molécules "non chimiques"…
Le lecteur saura-t-il nous proposer l’expression par laquelle il aurait fallu remplacer celle de "molécule chimique" pour éviter tous les écueils en même temps ? Nous y reviendrons dans notre prochaine chronique.

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Chimie et pollution chimique

Depuis plusieurs mois, nous essayons de montrer que les problèmes de communication qui se cristallisent autour de l’emploi du terme « chimique » sont essentiellement dus aux différences de perception qu’ont de cet adjectif les chimistes et les non-chimistes, ces perceptions se référant aux trois types de conceptions décrits dans le billet intitulé Des différentes façons d'être chimique.
Dans le billet du mois dernier, nous décrivions par exemple les problèmes de compréhension qui pouvaient résulter de l’emploi dans ses sens 2 ou 3 (conceptualisé par la chimie ou relevant de son domaine d’étude) de l’expression "produit chimique" par les chimistes, alors que les non-chimistes perçoivent généralement cette expression dans son sens 1 (synthétisé par la chimie) [i].
A l’inverse, à cause de la position défensive adoptée par les chimistes, ce sont eux qui parfois commettent l’erreur de ne percevoir l’adjectif "chimique" que dans son sens 1, quant il est employé par les non-chimistes dans ses sens 2 ou 3. C’est le cas de la "pollution chimique".

Lorsqu’il est nécessaire de distinguer différents types de pollutions (et nous parlons ici bien de types, et non de sources), une approche intuitive consiste à les séparer selon les grandes classes de savoir qui permettent de les décrire. Ainsi la pollution bactérienne d’une rivière sera dite "biologique" (que l’origine en soit anthropique ou naturelle) et les interférences produites sur les appareils électroniques par les éruptions solaires seront identifiées à de la pollution "électromagnétique". De la même manière, l’effet de serre additionnel issu de la transformation du CO2 en méthane par les élevages bovins ou les rizières sera qualifié de pollution "chimique", dans les sens 2 et 3 du terme.
Impossible de s’en plaindre, puisque les chimistes eux-mêmes répètent à l’envie que "tout est chimique". Et pourtant dans ces cas-là, combien de fois la corde sensible du chimiste soucieux de l’image de sa discipline ne vibre-t-elle pas, par crainte que cette pollution soit soudain attribuée à la chimie et à son industrie ?

C’est ce qui arrive aux auteurs de l’ouvrage Tout est chimie ! que nous avons commencé à étudier le mois dernier [ii], lorsqu’ils font dire à Tante Julie (page 48) : "[…] ce n’est pas la chimie qui est à la base de toutes les pollutions que nous voyons à la télé. C’est plutôt la façon dont nous vivons au quotidien qui est la cause de ces désastres […]" (figure ci-contre).
Ainsi donc, et pour résumer la problématique générale développée dans nos dernières chroniques, les chimistes utilisent l’adjectif chimique pour apposer leur marque sur des catégories du monde (au sens 2 et 3, comme dans le cas des "produits chimiques naturels"), mais lorsque ce sont les non-chimistes qui l’emploient dans les sens 2 et 3 (l’exemple de la "pollution chimique" étant particulièrement significatif), ils l’entendent au sens 1 et s’en offusquent.

Figure 1 : Tout est chimie ! La pollution chimique représentée dans le sens 1 de l’usage du terme « chimique » pour pouvoir mieux le dénoncer ensuite.

Comment se dégager de cette difficulté ? En prenant la peine de clarifier les différents sens du terme "chimique" d’une part, en l’employant avec précaution d’autre part, et en substituant certaines expressions équivoques par d’autres. C’est ce qui fera l’objet de notre prochain billet.

[i] Voir la démonstration dans le billet du 31 janvier.
[ii] Joussot-Dubien, C. Rabbe, C. Tout est chimie ! Les minipommes, éditions du Pommier, Paris, 2006.

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samedi 20 décembre 2008

Naturel "et" chimique ?

Dans notre billet du 30 septembre 2008, nous proposions de distinguer différentes « manières d’être chimique » et annoncions que cette clarification nous permettrait de dépasser les difficultés liées aux ambigüités du terme « chimique », elles-mêmes évoquées dans les billets précédents.

Qu’en est-il exactement et dans quelle mesure ces promesses peuvent-elles être tenues ? L’analyse d’un petit livre édité en 2006 par les éditions du Pommier en collaboration avec le CEA, Tout est chimie ! (Joussot-Dubien, C. Rabbe, C. Les minipommes) va nous aider à le préciser. Car il contient, selon nous, autant de bonnes idées (figures) que d’exemples de ces formulations équivoques qu’au fil de nos chroniques nous nous attachons à dénoncer.

Revenons donc à l’expression « Tout est chimique » et à ses variantes, telles que le titre de cet opuscule ou cette phrase que l’on trouve à la page 22 : « Tout n’est-il pas produit chimique ? […] Quand on parle de « produits chimiques », on désigne toutes les molécules qui sont dans les gaz, les liquides ou la matière solide qui nous entourent. ».

« Les produits naturels sont donc chimiques » ajouteraient très certainement les auteurs, à l’instar de nombre de nos collègues. Qu’entendraient-ils par là ? Simplement, et ils n’auraient pas tort, que les produits de la nature sont composés de molécules, pour la plupart identifiées par les chimistes ; que l’ensemble de ces produits appartient donc aux champs de conceptualisation et d’étude de la chimie (les deuxième et troisième niveaux d’appartenance que nous identifiions le mois dernier) ; et qu’à ce titre, on peut les qualifier de « chimiques ». Preuve en est que dans la phrase citée en exergue, le « produit chimique » est défini par la notion de « molécule », c’est-à-dire de manière conceptuelle [i].


Mais comment le non-chimiste perçoit-il, lui, le « produit chimique » ?

Nous l’avons précisé dans le billet du 31 janvier 2008 : comme une substance à la fois « synthétique et réactive ». C’est-à-dire qu’il considère l’adjectif « chimique », parce que c’est ainsi qu’on lui a appris à le faire à l’école, dans le premier sens de notre classification ; et non pas dans le deuxième ou le troisième. Terrible hiatus alors, entre l’auteur du message et son interlocuteur… Et incompréhension de ce dernier, doublée d’une sourde inquiétude, à l’idée qu’il puisse être entouré de « produits chimiques ». Or de cette inquiétude à la défiance, il n’y a qu’un pas. Et voilà que la plus belle entreprise de communication de la chimie risque de se retourner contre les objectifs de son auteur, s’il n’a pas su prendre conscience de ce décalage.

Que faire ? Commencer par réaliser qu’il est moins risqué, en vertu de la prégnance des valeurs naturalistes que nous évoquions dans le billet du 28 avril 2008, d’expliquer en quoi la chimie procure une compréhension de la nature plutôt que de se l’approprier en la qualifiant de chimique. Ce qui amènera par exemple à remplacer l’expression « Tout est chimique » par « La chimie permet de comprendre la structure et les transformations de la matière, qu’elle soit synthétique ou naturelle ».

Alors, l’impérialiste expression de « produit chimique naturel » cèdera la place à celle de « substance naturelle », en levant l’ambigüité du terme « chimique » et sans rien perdre du message, le concept de « substance » véhiculant implicitement l’idée que l’objet dont il est question est à la fois identifié et compris par la chimie.

D’autres prescriptions pourront sans peine être tirées de cette grille d’analyse. En attendant le prochain billet, également inspiré de ce petit livre, le lecteur saura-t-il par exemple prévoir ce qui pourra être dit de la notion de « pollution chimique » ?
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[i] Notons tout de même que, compte tenu de l’incommensurabilité de ces niveaux de description, la formulation est en outre un peu maladroite du point de vue pédagogique.

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lundi 24 novembre 2008

Comment je suis devenu chimiste

Dans le billet intitulé Les vertus du témoignage, nous évoquions la mise en scène du Système Périodique de Primo Levi, par Les Atomes Crochus et Les Attracteurs Etranges. Nous insistions alors sur l'extraordinaire potentiel pédagogique et incitatif de ce qu'il est permis de considérer comme l'un des plus beaux témoignages sur la chimie du XXe siècle.

Dans un registre plus contemporain, c’est dans ce même esprit que vient de paraître un ouvrage inédit aux éditions Le Cavalier Bleu. Intitulé Comment je suis devenu chimiste, il retrace les parcours de vie de 12 personnalités contemporaines de la chimie française [i], sous la forme d’interviews menés et retranscrits par un chimiste et un philosophe des sciences.

Ces textes abordent tout à tour les circonstances qui ont présidé à la vocation du (ou de la) spécialiste, son cursus et les événements qui l’ont influencé, les personnalités qui l’ont marqué(e), son apport à la chimie et enfin, le regard qu’il (elle) pose sur l’état actuel de cette discipline et de ses perspectives de développement.

Chaque entretien est enrichi d’encadrés, dont l’un est consacré à une œuvre artistique qu’il (elle) considère comme significative au regard de la chimie. Le tout est complété par une introduction analysant la nature et les évolutions du métier de chimiste [ii].


En avant première, découvrez-en ici [pdf] l'interview de Jean-Marie Lehn, l'introduction traitant des évolutions du métier de chimiste, la présentation générale de l'ouvrage sur le site de l'éditeur et la vidéo de l'interview des auteurs sur YouTube :

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[i] Christian Amatore, Jacqueline Belloni, Bernadette Bensaude-Vincent, Yves Chauvin, Olivier Homolle, Jacques Kheliff, Armand Lattes, Jean-Marie Lehn, Jacques Livage, Andrée Marquet, Didier Roux, Hervé This (préface de Bernard Bigot).
[ii] A lire également : Lestel, L. Itinéraires de chimistes : 1857-2007, 150 ans de chimie en France avec les présidents de la SFC. Edition EDP Sciences – 2008.

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lundi 10 novembre 2008

Un concours Haïkus - Jardins Chimiques

Jusqu’au 28 février 2009, Les Atomes Crochus, en collaboration avec l’Association Française de Haïku, invitent les élèves des collèges et lycées à composer des haïkus pour illustrer les photographies de l’exposition Recréer la vie ? Jardins chimiques et cellules osmotiques.

Toute la procédure se déroule en ligne, via le site :
www.atomes-crochus.org/haikus/

Les meilleures propositions seront ensuite sélectionnées pour accompagner les légendes scientifiques des photographies et l’exposition, ainsi (re)constituée, sera envoyée aux établissements scolaires des trois premiers gagnants de chaque catégorie. Elle y séjournera une semaine et, grâce au concours d’un chimiste, les jeunes pourront « planter » leur propre jardin chimique. L’occasion pour le lauréat de présenter, lui aussi, l’exposition à ses camarades. Kits de jardins chimiques et appareils photographiques numériques seront également offerts.

Science en culture
Susciter le rêve, éveiller la curiosité, changer notre regard sur le monde... La poésie s’impose naturellement dans la démarche des Atomes Crochus. Par le rapprochement entre art et science, elle force à un certain lâcher-prise vis-à-vis des connaissances scientifiques, à jouer avec un code, à mettre la Science en Culture. Tout court.
Ancrer la science dans la culture, c’est la rendre peut-être plus attractive, mais surtout plus riche de sens. Par ce projet, Les Atomes Crochus tentent ici de toucher de nouvelles sensibilités, de faire vibrer d’autres cordes, d'explorer d'autres aspects de la chimie…

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L'exposition Jardins Chimiques sera exposée sur les grilles de la Maison de la Chimie, six semaines durant à partir de la mi-décembre, à l'occasion du colloque Chimie et Art du 28 janvier 2009. Pour assister à une conférence expérimentale sur le sujet, suivez le lien ! Photographies : Stéphane Querbes.

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mardi 30 septembre 2008

Des différentes façons d'être "chimique"

« Mais Papa, c’est ma chaise ! » me dit un matin ma fille de 2 ans ½ qui avait l’habitude de prendre son petit déjeuner sur le siège que je venais de choisir. Voulant profiter de l’occasion pour lui enseigner les premiers rudiments philosophiques relatifs à la notion de propriété, je lui répondis : « Oui, lorsque tu y es assise, c’est la tienne ; mais c’est aussi la mienne, car c’est moi qui l’ai achetée. Et on peut même dire que c’est celle du menuisier qui l’a fabriquée. C’est donc la chaise de plusieurs personnes, mais pour des raisons différente… ».

En m’entendant lui répondre de la sorte, je trouvai soudain la solution à une question qui me résistait depuis des semaines et que nous évoquions dans la chronique du numéro de juin-juillet 2008. « Y aurait-il également plusieurs manières d’être chimique ? ». Car à bien y réfléchir, parce que les chimistes qualifient de « chimique » ce qui relève de la chimie (productions, mais aussi concepts et mécanismes), l’adjectif revêt bien une dimension d’appropriation, instaurant par cet usage une relation d’appartenance à la chimie.

Comme pour la chaise de ma fille, il est alors possible de distinguer plusieurs niveaux caractérisant cette appartenance ; nous en proposons ici trois principaux, chaque nouvelle catégorie élargissant un peu plus l’acception du terme chimique, comme autant de disques concentriques :

1/ Est chimique ce qui est produit par la chimie (substances synthétiques, installations industrielles…) ;

2/ Est chimique ce qui est conceptualisé par la chimie (notions de mole, d’orbitale, nomenclatures...) ;

3/ Est chimique ce qui appartient au champ d’étude et d’interprétation de la chimie (pollution, vie…).

Selon le cadre dans lequel on le considèrera, un même objet, un même concept, pourra donc être chimique… ou ne pas l’être.


Tableau : « Chimique » : trois différents degrés d’appartenance. Ce qui n’est pas chimique dans une catégorie peut l’être dans une autre (l’ozone de la stratosphère n’est pas synthétisé par les chimistes, mais il est conceptualisé par la chimie ; le vin ne peut être défini chimiquement mais la chimie est capable d’en décrire les divers composants, etc.) [i].

Le même traitement peut être appliqué à chaque discipline, en redéfinissant convenablement à chaque fois les différents degrés d’appartenance. « Mathématique », « physique », « biologique », « chimique »… chaque entrée du tableau ci-dessus peut alors être considérée à l’aune de sa position dans les différents disques concentriques disciplinaires, c’est-à-dire de ses degrés d’appartenance aux mathématiques, à la physique, à la biologie ou à la chimie [ii]. Ainsi, si le corps humain est chimique, il est assurément (et entre autres) également biologique et physique, mais pour des raisons différentes (figure).

Figure : L’exemple du cheveu, objet naturel (biologique [iii]) dont on peut étudier la composition (chimique) et qui possède une élasticité (physique) mesurable.

Savoir s’il est plus l’un ou l’autre a peu de sens et peu d’intérêt ; en revanche, savoir « de quelle façon » il est l’un ou l’autre nous semble absolument fondamental pour la pratique de communication de la science en général, et de la chimie en particulier. Nous verrons ainsi prochainement comment il est possible de lever, par cette distinction, la plupart des ambiguïtés que nous avons relevées dans nos chroniques passées.

« Tout est chimique », peut-être… mais comment ?


[i] Ces frontières, qui relèvent de la modélisation que nécessite notre tentative de clarification des sens du mot chimique, sont bien évidemment floues et poreuses. Les cas limites n’en sont d’ailleurs que plus intéressants.
[ii] Pour ce qui concerne le « biologique », la définition du disque central est ambiguë car le sens de l’adjectif a récemment évolué. Il peut être employé à la fois pour parler d’un objet « naturel » (c’est le cas de l’expression "agriculture biologique") et, comme pour la chimie, désigner un objet « construit » par la biologie (un organisme transgénique, par exemple). Nous l’emploierons ici au sens de « naturel ».
[iii] Remarquons d’ailleurs que les autres disciplines sont souvent moins gourmandes que la nôtre : viendrait-il à l’idée d’un mathématicien de qualifier la Terre de « mathématique » sous prétexte qu’elle est (presque) sphérique ? En revanche, et conformément à notre analyse, on parle de pensée philosophique, d’idée politique, de pratique pédagogique, même lorsque ces pensées, idées et pratiques sont profanes et empiriques, et donc pas consciemment produites par les disciplines académiques correspondantes.

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vendredi 6 juin 2008

« Tout » est chimique ?

Dans deux de nos chroniques précédentes, nous nous amusions à analyser l'usage que se font du mot "chimique" les non chimistes. Mais qu'en est-il des chimistes ? Bien sûr, le chimique, c'est leur rayon ! D'ailleurs, ne cherchez pas et écoutez-les, « tout » est chimique... L'air que vous respirez, le goût de votre café, votre peau, votre organisme tout entier... Tout !

Tout ? Avant de s'interroger comme il se doit sur cette « évidence », commençons tout de même par remarquer avec le didacticien de la chimie Roger Barlet, que les termes chimie et chimiste ne souffrent pas, dans la perception courante de cette discipline, des mêmes a priori que leur cousin "chimique". Il écrit notamment : « Le terme chimie évoque une science positive, créatrice de produits, omniprésente, utile et réparatrice, qui possède un champ scientifique, une pratique et un langage » et « Le terme chimiste évoque une profession honorable et intéressante » [i].

La raison nous en semble relativement simple : les deux premiers termes sont nettement moins ambigus que le troisième. La chimie, bien qu'à la fois science de la nature et industrie, tout autant descriptive de phénomènes naturels que productrice d'objets artificiels, est avant tout une activité humaine bien identifiée : celle qui a trait à l'étude et à l'exploitation de la structure, des propriétés, de la réactivité et des transformations de la matière. Le chimiste quant à lui, est identifié avec encore moins d'ambivalence, tout simplement comme celui qui pratique la chimie, qu'il soit enseignant-chercheur ou industriel.

Hélas, le mot « chimique » est nettement plus difficile à définir et à cerner dans ses multiples sens... "Chimique" qualifie sans aucun doute les produits et les objets de la chimie, les substances artificielles et les molécules de synthèse ; mais désigne-t-il également ce qu'elle se contente de décrire ? Certes le concept de molécule relève indéniablement de la chimie ; mais la molécule d'eau interstellaire, qui n'a pas attendu les chimistes pour exister, peut-elle sans hésitation être qualifiée de chimique ? Et pourquoi les astrophysiciens qui en décèlent la présence par leurs mesures spectrales ne pourraient-ils eux aussi en revendiquer l'attribution ? Certes les mécanismes cérébraux reposent sur des phénomènes physicochimiques de mieux en mieux identifiés, mais la pensée, la conscience, le langage, que certains considèrent comme les propres de l'homme, peuvent-ils pour autant être qualifiés de "chimiques" ? Et si à chacun de ces niveaux, de natures si différentes, la chimie a des choses à dire, est-il possible qu'il existe également différents degrés, différentes manières "d'être chimique" ?

Là pourrait bien résider la clé du problème. Car comme tout concept multiforme, l'adjectif "chimique" est sujet à des interprétations maladroites et fallacieuses, au point même d'en devenir flou dans certaines situations. Or les chimistes eux-mêmes pourraient bien porter la responsabilité de sa fatale ambiguïté. Tout est chimique... Vraiment tout ? Réponse dans la chronique du mois d'octobre.












Tout est chimique ?
Les émanations de méthane issues de l'élevage intensif : une pollution chimique ?
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[i] Barlet R., L'espace épistémologique et didactique de la chimie, L'Actualité Chimique, n°4, avril 1999.

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lundi 28 avril 2008

Des valeurs « naturalistes »

A plusieurs reprises dans nos précédentes chroniques, nous avons été amenés à évoquer l'émergence de « valeurs naturalistes » dans notre société. Interpelé par un lecteur attentif du blog « Parlez-vous chimie ? », nous nous proposons d'expliciter ce que nous entendions par là. Un épisode de l'histoire du rapport entre la chimie et la nature va nous y aider.

Le 5 avril 1894, le chimiste Marcellin Berthelot prononçait une conférence intitulée « En l'an 2000 », à l'occasion du discours du banquet de la Chambre Syndicale des Produits Chimiques (Berthelot M. Science et morale, Calmann-Lévy, Paris, p. 512-513, 1896) :

« [L]a synthèse des graisses et des huiles est réalisée depuis quarante ans, celle des sucres et des hydrates de carbone s'accomplit de nos jours, et la synthèse des corps azotés n'est pas loin de nous. Ainsi le problème des aliments, ne l'oublions pas, est un problème chimique. Le jour où l'énergie sera obtenue économiquement, on ne tardera guère à fabriquer des aliments de toutes pièces, avec le carbone emprunté à l'acide carbonique, avec l'hydrogène pris à l'eau, avec l'azote et l'oxygène tirés de l'atmosphère. Ce que les végétaux ont fait jusqu'à présent, [...] nous l'accomplissons déjà et nous l'accomplirons bien mieux, d'une façon plus étendue et plus parfaite que ne le fait la nature : car telle est la puissance de la synthèse chimique.
Un jour viendra où chacun emportera pour se nourrir sa petite tablette azotée, sa petite motte de matière grasse, son petit morceau de fécule ou de sucre, son petit flacon d'épices aromatiques, accommodés à son goût personnel ; tout cela fabriqué économiquement et en quantités inépuisables par nos usines ; tout cela indépendant des saisons irrégulières, de la pluie, ou de la sècheresse, de la chaleur qui dessèche les plantes, ou de la gelée qui détruit l'espoir de la fructification ; tout cela enfin exempt de ces microbes pathogènes, origine des épidémies et ennemis de la vie humaine. [...]. L'homme gagnera en douceur et en moralité, parce qu'il cessera de vivre par le carnage et la destruction des créatures vivantes. »

Cette vision de l'an 2000 n'est pas sans rappeler l'effroyable description par Barjavel, dans Ravage, de la production d'un énorme bloc de viande synthétique baignant dans un sérum répugnant. Car en effet, qui de nos jours souhaiterait voir se réaliser la prophétie de Berthelot, alors qu'elle est devenue presque réalisable techniquement ?

Au contraire, pour des raisons trop longues, trop nombreuses à développer ici, et qui feront l'objet de chroniques ultérieures, la tendance actuelle est plutôt aux aliments bio, à la phytothérapie et même... aux biocarburants (avec les effets dramatiques que l'on connait sur l'exploitation des surfaces agricoles initialement destinées à l'alimentation). Autant de pratiques fondées sur des valeurs manifestement différentes de celles de Berthelot, « valeur » étant à entendre ici au sens de « ce à quoi l'on tient et ce que l'on désire pour le monde et l'environnement dans lesquels on vit ».
Certes les chimistes, bien qu'évidemment préoccupés par les questions environnementales, ne sont pour autant pas dupes de ces « croyances » en la prééminence systématique du naturel sur le synthétique. Purifiés, les médicaments de synthèse ne sont-ils pas également mieux contrôlés que leurs analogues phytothérapeutiques ? N'est-il pas illégitime et capricieux de préférer la vanilline naturelle à la vanilline de synthèse, puisque les molécules en sont parfaitement identiques ? Peut-être...

Figure 1 : Les « valeurs naturalistes » s'expriment aussi bien dans le recours aux « produits naturels » que dans la protection de la nature et le bien-être animal.

Mais le (la) chimiste que vous êtes commencera peut-être à ne plus rester totalement impassible à la lecture de Azote, la 16ème nouvelle du Système Périodique de Primo Levi (1919-1987). Ici, par exemple (Levi, P. Le Système Périodique, Albin Michel, p. 195-196, 1987) : « Que l'alloxanne, destinée à embellir les lèvres des dames, vienne des excréments des poules ou des pythons était une pensée qui ne me tourmentait pas du tout. [...] Loin de me scandaliser, l'idée d'extraire un cosmétique d'un excrément – aurum de stercore – m'amusait et me réchauffait le coeœur comme un retour aux origines, au temps où les alchimistes tiraient le phosphore de l'urine. [...] Le métier de chimiste (fortifié, dans mon cas, par l'expérience d'Auschwitz) apprend à surmonter, et même à ignorer, certaines répugnances qui ne sont nullement nécessaires ni congénitales : la matière est matière, ni noble ni vile, transformable à l'infini, et son origine proche n'a aucune importance. »

Et bien mieux, peut-être même serez-vous obligé-e d'admettre que vous aussi, vous consommez non plus du sucre et du sel bien blancs et bien purifiés, symboles de richesse après la Seconde Guerre Mondiale, mais du sucre roux et du sel de Guérande... parce que sous leur forme brute, ils sont probablement plus proches des besoins de votre organisme.



Figure 2 : Sucre roux et sel de Guérande. Inconsciemment considérés comme plus proches des besoins de l'organisme ?




Le concours lancé dans la précédente chronique est toujours d'actualité. Trouvez des expressions courantes faisant intervenir l'adjectif « chimique » dans un sens non-défavorable, proposez-les en ligne en laissant vos coordonnées et... gagnez !

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mardi 25 mars 2008

Ce qui est chimique pour les uns...

Dans notre précédente chronique (ci-dessous), nous évoquions le sens dont est chargée l'expression produit chimique dans le langage courant. Nous montrions notamment que le produit chimique, en tant que substance littéralement « produite pour faire de la chimie », était essentiellement considéré comme à la fois synthétique et réactif, et donc non-naturel et potentiellement dangereux.

Pour les chimistes, comme nous le verrons dans une chronique ultérieure, le sens de l'adjectif chimique dépasse largement cette conception commune ; « La photosynthèse, c'est de la chimie », nous risquons-nous souvent à revendiquer. Or cette différence de conception entre spécialistes et non-spécialistes n'est pas sans poser de réels problèmes de communication. Cela nous amène dès aujourd'hui à nous intéresser plus finement à la question de ce qui est (ou non) chimique, et des différents sens de cet adjectif.

Attardons-nous donc encore un peu sur la perception publique commune du « chimique » et conservons pour plus tard l'étude de la conception que s'en font de leur côté les chimistes spécialistes. Une recherche des occurrences du mot chimique sur les sites non-scientifiques de la toile montre certes qu'il est souvent employé dans un sens défavorable : « Savons 100 % naturels, sans colorant chimique ni conservateur ! », se félicite tel fabriquant ; « Pollution chimique : 3 millions de morts chaque année ! », alerte tel guide santé …

La chronique précédente et les suivantes nous permettront de commencer à en comprendre les raisons. Mais n'existe-t-il par ailleurs aucune occurrence courante (non scientifique ou technique [i]) du mot chimique qui véhicule une acception, sinon un peu positive, au moins admise ?

Nous laissons le lecteur y réfléchir quelques instants avant de le laisser lire la suite...
Figure 1 : Sac de caisse distribué par une chaîne de supermarchés suisse promouvant le label « biologique » Naturaplan.

Difficile, n'est-ce pas ? Pour commencer, la levure chimique est encore et toujours vendue sous ce vocable sur les étals des supermarchés français. Les Suisses, quant à eux, n'hésitent pas à porter leur linge « au chimique », c'est-à-dire dans les boutiques de nettoyage à sec dont les enseignes indiquent sans vergogne « Nettoyage chimique ». Ce deuxième exemple est plus compréhensible que le premier : le terme chimique y véhicule essentiellement une idée d'efficacité [ii]. La levure parviendra-t-elle en revanche conserver son adjectif très longtemps ? Elle aussi ne doit probablement son sursis qu'à son efficacité et à sa facilité d'utilisation, comparées à celles de la véritable levure de boulanger : en tant qu'additif alimentaire, peut-être devra-t-elle un jour s'ajuster au renforcement des valeurs naturalistes de notre société et être rebaptisée en levure carbonatée ou en poudre à pâte, comme la nomment les Québécois.

Dans un registre un peu différent et de manière étonnante, on trouve souvent une connotation positive, certes paradoxale, dans l'usage d'un autre adjectif : alchimique. En tant que métaphore de relations amoureuses ou professionnelles particulièrement réussies, telles que celles qui se développent entre un homme et une femme ou dans un groupe de travail efficace, l'alchimie a parfois même acquis un sens plus favorable que la chimie elle-même, probablement en raison de son caractère métaphysique et magique.

Ce qui est « chimique » n'est donc pas toujours mal perçu, bien que les exemples cités constituent plus des exceptions à la règle que des preuves de son contraire. Comment s'en sortir ? Peut-être en commençant par changer quelques mauvaises habitudes en matière de communication de la chimie.

Nous y reviendrons très bientôt...

Figure 2 :
Poudre à pâte chez les Québécois, poudre à lever.

[i] Nous excluons donc de notre recherche les notions d'élément, de génie, d'énergie ou de communication chimiques.
[ii] Il est bien entendu permis de s'amuser à constater du fait que, par conséquent, le nettoyage à l'eau n'est pas considéré comme chimique, en dépit des hautes technologies mises en œoeuvre dans les produits lessiviels modernes !

Connaissez-vous d'autres expressions courantes faisant intervenir l'adjectif chimique dans un sens non-défavorable ? Proposez-les nous en ligne, en commentaire de cette entrée de blog, en laissant vos coordonnées. Chaque nouvelle proposition sera récompensée !

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jeudi 31 janvier 2008

Petit chimiste recherche... produits chimiques

Décembre 2007. Une société de vente en ligne de produits culturels et de loisirs créatifs commercialise pour Noël, dans sa rubrique Espace Jeunesse, un nouveau kit expérimental : un coffret chimie permettant de réaliser pas moins de 120 expériences.

Destiné aux plus de 8 ans, il respecte en outre la sécurité des jeunes utilisateurs : il est garanti sans danger car… sans produits chimiques.

En peu de temps, notre communauté prend connaissance de « l’affaire ». Dès lors, on ne compte plus les messages sarcastiques, les commentaires goguenards, les haussements d’épaule et les yeux levés au ciel. « Faut-il être stupide pour imaginer possible de faire de la chimie sans produits chimiques… »

Essayons toutefois d’analyser l’anecdote en imaginant, pour une fois, que les concepteurs du coffret, pour ne pas être chimistes, ne sont peut-être pas pour autant des imbéciles heureux. Si l’expression est comique, qu’ont-ils toutefois réellement voulu dire et par quoi auraient-ils pu la remplacer ? Assurément, c’est la notion de danger qui est ici mise en exergue, et l’on constate en effet que les deux seules substances fournies dans la boîte sont l’inoffensif bicarbonate de sodium et le glycérol commun. Le slogan ne précise-t-il pas : « Avec des produits ménagers » ? « Sans produits chimiques » doit donc être entendu comme « Sans substances dangereuses ». L’observation est récurrente : le non-chimiste emploie le terme produit chimique à la place de substance dangereuse. Pourquoi ?

Voici une piste. Le non-chimiste est aussi un ex-élève. Lorsqu’il a appris la chimie, on lui a donné accès aux transformations de la matière. Cette dernière tend spontanément à évoluer vers des états de plus grande stabilité : on utilise donc, pour la perturber, des conditions expérimentales sévères ou des substances réactives. Les substances réactives étant rares dans la nature, elles sont le plus souvent synthétiques. Or c’est bien dans ces deux termes, réactif et synthétique, que réside l’essentiel de la définition du produit chimique qu’on a fourni à notre ex-élève [i].

Que faut-il donc lire dans le slogan apposé naïvement, et certes maladroitement, sur ce coffret de chimie ? La garantie qu’il ne contient aucune substance exagérément réactive, ni aucun produit de synthèse dont on risquerait de ne pas maîtriser tous les effets [ii]. S’il ne faut donc voir, dans cette maladresse, que l’emploi d’un terme inapproprié, était-il légitime de s’en offusquer de la sorte ? Probablement pas. Au contraire, envisager ce cas avec un peu plus de distance nous aurait peut-être permis de réagir contre ce qu’il avait de réellement délétère…

Ainsi donc, ne nécessiter la seule mise en œuvre de produits ménagers serait, pour ce coffret, une garantie (et même un argument) de sécurité. Or n’est-il pas dans notre mission de chimistes « connaissants » de prévenir nos enfants que, justement parce qu’ils sont pour la plupart synthétiques et réactifs, les produits ménagers sont souvent des produits chimiques dangereux ? Le scandale que représente ce coffret, si scandale il y a, n’était pas de confondre produit chimique avec produit dangereux, mais produit ménager avec produit domestique. On ne peut que regretter que notre mission de « gardiens du temple » de la Chimie nous ait trop aveuglés pour nous empêcher d’immédiatement réagir en ce sens.

________________________________________

[i] Qu’ensuite les chimistes, par désir d’affirmer l’étendue de leur champ disciplinaire, décident de qualifier toute substance, fût-elle naturelle et inerte, du qualificatif de « chimique » ne change rien à l’affaire. L’histoire de ce que nous nommons le « rapt épistémologique » des chimistes est d’ailleurs une problématique à part entière, que nous conterons dans une prochaine chronique.
[ii]
Car c’est bien de là que provient la « peur du synthétique » (et les exemples ne manquent pas, ces dernières décennies, pour la conforter), qui elle-même renforce l’émergence des valeurs naturalistes* dans notre société.

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mardi 8 janvier 2008

Une liste de diffusion pour les chimistes !

Au-delà de ce blog et de la possibilité d'y laisser des commentaires, nous créons pour vous une liste de diffusion destinée à l'échange d'informations, de réflexions, d'expériences et de ressources liées à la communication de la chimie.

N'hésitez pas à vous y inscrire, puis à y participer activement ! Cette liste vivra grâce à vous.

Pour ce faire, rien de plus simple : cliquez simplement sur ce lien et envoyez le message qui sera alors généré automatiquement.

Vous pouvez aussi envoyer un mail vide à sympa@ens.fr, avec en objet la mention Subscribe communication_chimie

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samedi 5 janvier 2008

Les vertus du témoignage

Dans deux publications récentes [i], nous montrions que si la chimie ludique et spectaculaire était très certainement utile pour sensibiliser les plus jeunes à l’attrait de notre discipline, elle était tout aussi sûrement inutile, voire trompeuse, pour susciter chez eux de véritables vocations. Non seulement parce qu’elle est insuffisante pour faire oublier la pénibilité des apprentissages fondamentaux (que nous comparions alors à l’acquisition du solfège), mais aussi et surtout parce qu’elle n’aborde pas la réflexion fondamentale sur la place et la responsabilité sociale de la chimie, pas plus qu’elle ne s’adresse à ce que nous nommions la « dynamique personnelle » de l’étudiant.

Car personne, avant de s’engager dans un métier, ne prendrait la précaution de savoir de quoi le quotidien sera fait, en termes de relations humaines, d’organisation du temps de travail, de portée philosophique ou sociale, de salaire, de voyages… En la matière, foin de descriptifs attractifs et de fiches métiers exhaustives, fondamentales pour s’orienter une fois qu’on a choisi sa voie, mais insuffisantes pour se convaincre que cette voie-là est la nôtre. Le meilleur outil de communication semble en effet tout simplement être le témoignage. Témoignage de ceux et celles qui sont déjà dans la place, qui parlent d’eux (d’elles), de leurs vies de chimistes, de leurs difficultés et de leurs doutes, de leurs satisfactions et de leurs espoirs. Car ces actions de communication-là sont les plus crédibles.

C’est dans cet esprit, doublé d'une perspective historique et artistique, que Les Atomes Crochus et Les Attracteurs Etranges mettent en scène cette année, grâce au soutien de la Fondation de la Maison de la Chimie et de la Mairie de Paris, le célèbre texte de Primo Levi intitulé Le Système Périodique [ii]. Un témoignage historique et scientifique poignant, décrit par l’auteur en ces termes : « Ce livre n'est pas un manuel de chimie [...]. Ce n'est même pas une autobiographie, sinon dans les limites partielles et symboliques où tout écrit, plus, toute œuvre humaine, est autobiographique, mais, d'une certaine façon, c'est bien une histoire. C'est, ou cela aurait voulu être, une micro-histoire, l'histoire d'un métier et de ses défaites, victoires et misères, telle que chacun désire la raconter lorsqu'il sent près de se terminer le cours de sa propre carrière, et que l'art cesse d'être long. ». Ce texte n’avait pas besoin d’être mis en scène et en musique pour susciter des vocations de chimistes.

Mais grâce à l’adaptation que nous en avons faite et au talent des comédiens qui se sont prêtés au jeu, il est doucement rappelé à notre souvenir qu’en matière de communication, rien ne vaut le témoignage.


Figures 1 à 3 : Le Système Périodique, d’après Primo Levi. Les Atomes Crochus & Les Attracteurs Etranges.
Mise en scène : Bérénice Collet. Direction scientifique : Richard-Emmanuel-Eastes. Photographie : Stéphane Querbes.


[i] Eastes, R.-E. La chimie : du solfège à la mélomanie - L’influence de l’enseignement de la chimie sur son image publique. L’actualité chimique - mai 2006 - n° 297.

[i] Eastes, R.-E. Comment enseigner la musique de la chimie ? Pour la Science - N° 351 janvier 2007.

[ii] Levi, P. Le Système périodique. Edition Albin Michel – 1989. Edition originale : Il Sistema Periodico (1975).

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mardi 1 janvier 2008

Un blog sur la communication de la chimie

Tous les chimistes s’accorderont à le dire : Pour parler de la chimie et de son rapport avec la société, l’avoir apprise et pratiquée est une condition nécessaire. Mais cette condition est-elle pour autant… suffisante ?

Deux sous-questions transparaissent dans cette interrogation initiale :

1/ Sommes-nous bien certain qu’il suffise d’être chimiste*, quel que soit le sens que l’on confère à ce terme, pour pouvoir légitimement prétendre avoir compris* la chimie ? C’est-à-dire non seulement ses fondements théoriques, ses représentations, ses grandes réactions, ses techniques, ses procédés industriels, ses applications majeures et ses perspectives de développement, mais également ses fondements philosophiques, son histoire, ses paradigmes*, ses révolutions conceptuelles, ses écueils didactiques, ses intrications sociales et économiques…

2/ Est-il même suffisant d’avoir compris la chimie, au sens large ci-dessus défini, pour pouvoir parler de sa relation* avec la société ? De même que pour réussir sa relation de couple, il est nécessaire d’avoir développé une certaine connaissance de soi et la compréhension de l’autre, peut-on légitimement prétendre contribuer au rapprochement de la chimie et de la société sans avoir placé un minimum d’efforts dans la compréhension attentive, dans l’écoute tolérante, de la société elle-même et de toutes ses composantes ?

C’est parce que nous sommes à peu près sûrs du contraire que nous proposons, à travers le rendez-vous mensuel que constituera désormais cette chronique délibérément provocatrice, des pistes destinées à mieux comprendre les relations ambigües que la chimie entretient avec la société [i], à travers la compréhension conjointe de la chimie et de la société.

Il ne s’agira pas d’y communiquer la chimie directement mais bien d’y exposer divers points de vue, thèses et exemples marquants en vue de permettre au lecteur : 1/ d’élargir sa perception de la nature de notre discipline, 2/ d’aiguiser sa réflexion sur les modalités du dialogue chimie-société et 3/ de trouver des clés d’une communication performante pour son usage individuel.

Que le lecteur ne s’inquiète pas outre mesure du ton parfois provocateur que nous nous autoriserons à utiliser : l’objectif de cette chronique ne sera ni de livrer les contradictions internes de la discipline en pâture à ses éventuels détracteurs, ni de lui intenter des procès injustes et intempestifs. Bien au contraire, nous voulons initier une réflexion profonde, impudique et sans tabous, autocritique et volontairement dérangeante, mais toujours bienveillante, pour sortir la chimie de l’impasse communicationnelle dans laquelle elle se trouve depuis trop longtemps, pour rechercher des solutions hors des sentiers devenus des autoroutes à force d’être (re)battus, et contribuer à fonder le futur d’une chimie en société.

_ _ _ _ _

* Dans toutes nos chroniques, chaque terme nécessitant des éclaircissements trop longs pour être fournis sur le moment sera marqué d’une étoile indiquant qu’il pourra être développé dans un texte ultérieur.

[i] Dans le numéro spécial de L’actualité Chimique, n°280-281 (nov-déc 2004) : Le chimiste et le profane : partager, dialoguer, communiquer, vulgariser, enseigner, nous parlions avec Bernadette Bensaude-Vincent de leurs « amours sulfureuses ».

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